Incroyable, après mes 600 kms du mercredi et trois ou quatre cartons, je consulte rapidement ma boîte aux lettres, et là, même pas une semaine après la déclaration d'amour d'Alena, jeune russe avenante de 28 ans à la recherche d'un visa, voici que je reçois une nouvelle déclaration d'amour, que je peux cette fois certainement juger des plus sincères puisqu'elle provient d'un homme, qui possède déjà la nationalité française, et qui risque même, dans ses rêves les plus fous, de devenir président. Et oui, vous ne rêvez pas, et moi non plus, j'ai ouvert ma boîte perso et, entre une notification d'Amazon et un message de ma femme, je lis François Bayrou dans la liste des expéditeurs du jour. Qui sait, peut-être m'écrit-il en personne pour me proposer de venir me donner un coup de main pour le déménagement de samedi ? Je me vois donc forcé d'interrompre mon activité cartonnesque quelques minutes devant ce message, que je vous livre en intégralité.
. Ce qui ne laisse pas trop de doutes quant à la source de la diffusion de mon adresse e-mail, que j'avais fort imprudemment confiée au consulat, pensant bêtement qu'un organisme d'Etat allait respecter la loi Informatiques et Libertés. Le corps du message est un chef d'oeuvre, et franchement, cela vaut bien une vingtaine de minutes de retard dans mon déménagement. Ne serait-ce que par le slogan "La France de toute nos forces" qui s'étale en un large bandeau de couleur orange, qui donne envie de dire "
. Mais la suite n'est pas mal non plus :
Dans quelques jours maintenant, les Français vont devoir élire le prochain président de la République, et, par leur vote, engager l’avenir de notre pays, à un moment où il doit faire face, tout le monde en convient, à des enjeux essentiels. Des solutions qui leur seront apportées dépend, plus que jamais, le futur de notre société et donc celui de nos enfants.
Notre pays est un grand pays. Le rayonnement de la France dans le monde est grand, et il est surtout porteur d’espoir pour de nombreux peuples en proie à tellement de difficultés. Or, pour l’immense majorité d’entre eux, le seul contact qu’ils auront jamais avec la France sera l’image que les Français de l’Etranger leur apportent.
François, mon ami, mon compatriote, je suis bien content que tu imagines que les étrangers sont des petits bouanas qui ont la chance de voir Grand-Homme-Blanc. Mais figure-toi que, dans mon pays lointain, le peuple en proie à tellement de difficultés n'est pas vraiment celui que tu crois. Pour ce qui est du contact et de l'image de la France que se font les pauvres étrangers de mon pays, adresse plutôt ton courrier aux chauffeurs de taxi parisiens, aux caissières de péages sur l'autoroute et aux vendeuses du Marques Avenue de Metz. Si tu pouvais également dire à Djibril Cissé de changer de coupe de cheveux, tu ferais également beaucoup pour nous tous. Merci.
Je suis très conscient de cette responsabilité qui est la vôtre, comme je suis très conscient des problèmes spécifiques qui sont ceux des communautés d’expatriés. La présence française à l’étranger est un élément capital de la politique de notre pays, politique économique et culturelle, et j’estime qu’elle doit être encouragée, soutenue et renforcée.
Si les Français venant travailler au Luxembourg sont un élément capital de la politique culturelle hexagonale, entre nous, je crains que l'image du pays des lumières en prenne un petit coup. La France, pays de comptables, de vendeuses chez C&A et d'informaticiens.
Elu président de la République, je veillerai tout d’abord à ce que le réseau de nos établissements d’enseignement à l’étranger, déjà le premier au monde, soit non seulement maintenu, mais développé. C’est en effet l’une des préoccupations majeures, et bien naturelle, des parents amenés à s’expatrier pour des raisons professionnelles que de pouvoir assurer là où ils se trouvent la meilleure éducation possible pour leurs enfants.
Et la meilleure éducation, évidemment, c'est la française c'est ça ? Ca daterait pas de 1993 par hasard ? Le dernier ministre de l'Education nationale qui s'est présenté aux présidentielles, il n'a pas très bien fini, tu sais, à ta place je ne la ramènerais pas trop sur le sujet.
De plus, le système d’éducation français est sans aucun doute l’un des plus performants au monde, et partout où il existe une école française, on sait bien que très nombreux sont les enfants étrangers qui la fréquentent. Nous avons ainsi, grâce à ce réseau d’établissements, un moyen extraordinaire de développement de notre langue, de notre culture, de notre conception de la société, de notre influence dans le monde, que nous devons mieux et davantage utiliser. Et là où le nombre d’enfants français ou francophones ne serait pas suffisant pour ouvrir une école, une négociation sera entreprise avec les gouvernements des pays concernés pour la présence d’enseignants français au sein des écoles locales.
Ne fais pas le modeste, François, pousse le rayonnement un peu plus loin. L'école française est la meilleure, le monde en convient. Mais la nourriture française ne mériterait-elle pas également qu'on ouvre des épiceries françaises aux quatre coins du monde ? La langue française n'est-elle pas un miracle d'harmonie et de précision syntaxique qui mériterait d'être enseigné partout ? La télévision française devrait se substituer aux autres moyens interantionaux d'information. L'armée française devrait installer des casernes dans tous les pays. Je me demande même si on ne devrait pas tout simplement apporter la lumière de la civilisation française aux peuples reculés ?
Les conditions d’accès des enfants de Français expatriés au service public scolaire doivent être les mêmes que celles des enfants de métropole, cela va pour moi de soi, car il s’agit du principe de l’égalité des citoyens devant la loi. Il n’est pas acceptable que certaines familles françaises soient obligées d’inscrire leurs enfants dans des écoles étrangères faute de pouvoir payer les droits d’écolage dans les établissements français. Le développement du réseau scolaire permettra également à un certain nombre d’enseignants résidant à l’étranger, et je pense essentiellement aux conjoints, de trouver un emploi leur permettant de poursuivre leur carrière administrative, avec un recrutement prioritaire.
Ben oui, après tout, nous les expatriés on ne paie pas nos impôts en France mais on devrait quand même disposer des mêmes conditions d'écolage (?) que nos compatriotes qui ne se sont pas expatriés et paient leurs impôts plein pot. Ca me paraît frappé au coin du bon sens.
Il me paraît, d’autre part, juste et légitime que les Français de l’Etranger puissent bénéficier d’une protection sociale identique, avec des modalités d’adaptation à définir, à celle dont bénéficient non seulement leurs compatriotes habitant la métropole, mais aussi les Etrangers résidant en France. A cette question est reliée celle du retour et de la réinsertion sociale, à la fin de la période d’expatriation, et, indirectement, celle de la valorisation professionnelle de l’expérience acquise. Trop souvent, en effet, je le sais, l’expatrié rentrant au pays est plutôt pénalisé dans sa carrière, ce qui n’est pas acceptable.
J'ai cru lire que tu étais un ancient prof de Français. Alors c'est pas la peine de faire des fautes d'orthographe exprès en ajoutant une majuscule à étranger. Ce n'est pas un gros mot, il ne faut pas t'excuser. On a bien compris ton propos. Tu es avec nous, merci.
Ces mesures, qui sont des mesures de simple justice sociale, et que je m’attacherai à mettre en œuvre sans délai si je suis élu, peuvent être financées de différentes façons, en faisant par exemple appel au système mutualiste et au partenariat socio-professionnel, et elles feront l’objet d’une étude spécifique dans le cadre de la réforme globale des systèmes de retraites qui sera l’un des grands chantiers du prochain quinquennat.
Tu veux dire que si tu es élu je risque d'hériter d'une retraite payée par le système français au lieu de la caisse luxembourgeoise ? Réfléchis deux minutes, François, et dis-moi si tu trouves ce marché franchement équitable. D'un côté je vote pour toi. De l'autre tu t'engages à transférer ma future retraite d'un pays où la sécu est excédentaire vers un pays, certes rayonnant à travers le monde entier, mais où les chances de toucher un seul kopeck lorsque j'aurai 65 ans sont réduites à leur plus simple expression. Te semble-t-il que ce marché soit vraiment plus équitable que celui d'Alena qui me propose en toute ingénuité de m'envoyer sa photo et quatre de ses copains catcheurs russes contre mon numéro de carte bleue ?
Je souhaite d’autre part que le réseau consulaire français, longtemps le premier du monde, soit maintenu, tout en s’adaptant aux mouvements du monde, et que ses effectifs, au lieu d’être sans cesse réduits, soient au contraire renforcés, par un redéploiement des personnels du Quai d’Orsay.
Comme ça ils pourront améliorer leur système de collecte d'adresses mails des Français de l'étranger, c'est ça ? Au fait, tu leur as déjà dit aux fonctionnaires du Quai d'Orsay qu'ils allaient bientôt être invités à tailler leurs crayons en Moldavie ou bien tu leur as plutôt envoyé une lettre leur promettant de réparer les incommensurables injustices sociales dont ils sont victimes au regard de l'intense rayonnement international dont ils font bénéficier la France ?
Enfin, je m’engage à ce que les Français de l’Etranger puissent, avant la fin du mandat qui me sera confié par les électeurs, élire au suffrage direct et parmi eux, leurs représentants à l’Assemblée nationale. Cela pose, j’en suis conscient, d’importants problèmes d’organisation, notamment liés à la souveraineté des Etats, mais difficile ne veut pas dire impossible. Et il me paraît sain que la voix de nos compatriotes expatriés puisse se faire entendre directement au sein de la Représentation nationale, aux côtés de leurs sénateurs.
Pour être respectée, pour asseoir et développer son influence politique, économique, culturelle, commerciale, la France doit impérativement s’attacher à rétablir une image de grande puissance qui s’est peu à peu, il faut savoir le reconnaître, affadie au fil du temps. L’amélioration des conditions de vie des Français de l’Etranger et les incitations à renforcer leur présence dans le monde, auprès des entreprises notamment, y contribueront grandement, et c’est pourquoi j’y suis particulièrement sensible.
Si je suis élu, un délégué interministériel sera nommé, qui sera chargé, en étroite coopération avec les administrations, institutions, organismes et associations plus spécialement concernés par la communauté française expatriée, de recenser leurs problèmes spécifiques, outre ceux que je viens d’évoquer, de proposer puis de mettre en œuvre dans les meilleurs délais possibles des solutions adaptées, et je m’engage à y veiller personnellement.
Excuse-moi, mais là, je n'ai même plus envie de lire. François, visiblement, tu débutes dans le spam, mais tu devrais savoir qu'au delà de 10 lignes, plus personne ne lit. Alors si, en plus, c'est pour faire des phrases avec des mots comme "délégué interministériel", "souveraineté des Etats" ou "représentation nationale", franchement, tu ne fais pas trop le poids face aux dizaines d'autres mails reçus dans la même journée et qui nous promettent des choses un tantinet plus évocatrices.
Je vous prie de croire, chers Compatriotes de l’Etranger, à l’assurance de mes sentiments les plus cordiaux.
François BAYROU
Va savoir pourquoi, mais j'accorde à peu près autant de crédit et de sincérité à la cordialité de tes sentiments qu'aux perspectives de lendemains qui chantent avec une jeune Ukrainienne à la recherche d'un mari acceptant de l'accueillir elle et son visa presque obtenu. Bon j'attends les lettres de tes camarades de jeu, et je te dirai quoi. J'espère qu'ils seront aussi drôles que toi. Il me reste une trentaine de kilos de livres à emballer. Aaaaargh...